[Podcast] « Avant Richelieu, le masculin ne l’emportait pas sur le féminin. »

Je me suis rendu à l’événement Debout Citoyennes en mars dernier, où étaient attendus plusieurs milliers de participantes et participants. J’ai interrogé six personnalités hors-normes dont l’engagement me touche en particulier. À propos de quoi ? Le titre contient un léger indice…

La genèse de cet épisode de podcast : la lecture du livre de Pierre Bourdieu, La Domination masculine. J’en parle un peu plus dans cet article. Pour faire court, selon le sociologue, il serait très compliqué d’imaginer la possibilité d’une égalité femmes-hommes, la place du patriarcat et du machisme biaisant trop fortement (et depuis trop longtemps) les fondations de notre société.

Debout Citoyennes 2020 : l’histoire de 100 femmes…

Debout Citoyennes avait lieu au Zénith le 8 mars dernier, journée internationale des droits des femmes. Un événement marqué d’engagement et organisé par l’Agence Eklore, qui avait pour objectif de mettre en lumière 100 femmes passionnées, engagées, parfois meurtries.

Ce que je retiendrai en particulier : le parcours de femmes exceptionnelles, unies et uniques. Mais aussi la solidarité, la sororité ambiante dans les coulisses de l’événement. Une forme de grand écart émotionnel entre beaucoup d’optimisme, de douceur, d’ambition et de colère. Beaucoup d’accolades, de mots gentils, encourageants. Comme un univers fortement féminisé qui aurait été construit de toute pièce, comme une alternative. Une alternative bienveillante et sereine à un monde au sein duquel beaucoup de femmes ne se sentent pas encore comprises, sereines, voire en sécurité.

Deux questions, six interviews

Debout Citoyennes, c’est un écosystème de personnalités hors-normes. Je suis entré en contact avec six d’entre-elles, pour qu’elles m’aident à répondre à deux questions.

  • En 2020, comment va-t-on réussir à recréer un habitus qui donne aux femmes et aux hommes une place égale dans notre société ?
  • Quel est le rôle de tout un chacun, notamment des hommes, dans cette quête d’égalité, de mixité ?

« Par petites touches, la mosaïque va s’inverser, se féminiser. »

C’est Nadalette La Fonta-Six que j’interviewe en premier (début de son interview à 1'38). C’est elle qui m’a embarqué dans cette aventure, avec sa gentillesse qui frôle parfois l’inexplicable, mais dont on se lasse impossiblement.

Nadalette a un parcours incroyable. Marketeuse, communicante, spécialiste des talents chez IBM Europe. Puis une opération, au cours de laquelle elle est devenue paraplégique. Mais Nadalette est de ces femmes qui subliment même les pires choses, comme l’illustre son TEDx de 2019.

« Il y a deux manières de voir les choses : soit on essaie de faire table rase, ce qui ne me semble pas possible aux vues de l’ordre établi, soit on utilise une méthode que j’appelle l’entrisme, qui consiste à avancer par petites touches pour renforcer progressivement la place des femmes dans la société. Mais les petites touches, elles peuvent parfois avoir l’envergure de #MeToo. »

« Je suis optimiste, mais pas dans le système actuel. »

C’est ensuite Youna Marette que j’ai eu le plaisir de questionner (début de son interview à 6'41). Youna est jeune figure belge de l’engagement pour la protection du climat. Elle fait partie du mouvement Génération Climat. Elle a eu un rôle majeur dans les marches pour le climat menées en 2019. Je vous invite d’ailleurs à jeter un œil à la vidéo qu’a réalisé Brut. à son sujet.

« Le système actuel est stratifié. Il est dirigé par des hommes depuis trop longtemps. Il y a une véritable nécessité de repenser ce système, pour qu’environnementalement et socialement il devienne plus vivable et juste. En recréant tout, en repartant de rien, on peut mettre en place un système basé sur une réelle égalité. »

« Penser les choses ensemble, dans une intelligence collective. »

« Nous sommes tous héritiers de ce système, et qui pourtant, souvent, nous dérange. J’entends parfois dire qu’être une femme serait un handicap. Comment peut-on entendre une chose pareille ? Quand plus de la moitié de la population n’est pas autour de la table pour prendre les décisions, ça ne peut pas fonctionner. »

Ces propos sont ceux de Ryadh Sallem (début de son interview à 10'02), que j’ai rencontré pour la première fois en 2016. Je m’en souviens comme si c’était hier. C’est un titan du combat pour plus de diversité, de justice sociale et d’inclusion, en plus d’être un sportif hors-pair. Je vous partage ce portrait par Annabelle Baudin, que je trouve très beau, ainsi que la vidéo ci-dessous. Une des multiples casquettes de Ryadh : la vice-présidence d’Eklore.

« Il y a quelque chose qui relève de la déconstruction pour reconstruire après. »

Dans la foulée, un échange avec Léa Moukanas, (début de son interview à 11'46) Présidente de l’association Aïda qu’elle a fondée à ses 15 ans, faisant d’elle il y a 4 ans la plus jeune présidente d’une association caritative en Europe. La mission de l’association : accompagner et soutenir des jeunes touchés par le cancer et isolés socialement.

« La socialisation primaire joue beaucoup. Grandir, c’est aussi déconstruire, et c’est ce que des écosystèmes comme Eklore contribuent à faire à travers leur combat. Autre aspect qui me rend optimiste : je crois beaucoup à la transmission, à l’empowerment des générations futures.

Les hommes ont un rôle d’inspiration, un rôle de soutien. Mais je ne suis pas sûre que je distinguerais le rôle des femmes et des hommes. J’inviterais juste les deux à travailler ensemble. »

« On a manqué de mots, on a manqué de modèles. »

« Elle fait belle, elle était une fois, rendre femmage, rendre à Cléopâtre ce qui est à Cléopâtre. » Replacer la femme au cœur de notre langage, c’est une des missions que s’est données Typhaine D (début de son interview à 14'14), autrice, metteuse en scène, comédienne, militante féministe, coach. Je l’ai découverte dans une vidéo issue du concours d’éloquence 2018 à la Fondation des Femmes.

« Avant la création de l’Académie française sous Richelieu, le masculin ne l’emportait pas sur le féminin. J’invite tout le monde à lire le travail de la grande linguiste et historienne Éliane Viennot, qui a écrit plusieurs bouquins sur l’écriture inclusive. Elle raconte l’histoire de cette décision politique au 17è siècle de supprimer certains noms de métiers féminins (comme le métier d’autrice, peintresse, sculptrice) et d’édicter la règle du masculin supérieur au féminin. Ils savaient très bien que le langage est éminemment politique et structure la pensée. Lorsque l’on fait disparaître un mot, on fait disparaître l’idée qui va avec. »

« Le rôle des hommes ? Lorsqu’un collègue fait une blague sexiste, vous vous levez, et vous vous barrez. Quand Robert interrompt Micheline et s’approprie son idée en réunion, vous interrompez l’interrupteur, et vous renvoyez la parole à Micheline. » Parce qu’il n’y a pas que Cléopâtre, il faut aussi rendre à Micheline ce qui est à Micheline.

« Réunir des femmes plurielles qui parlent de manière convergente. »

« Je suis très heureuse que chacune ait pu trouver sa juste note. Comment les femmes peuvent prendre davantage de puissance dans la société, et comment les hommes intègrent cette dimension plus intérieure, plus émotionnelle, voire spirituelle. Les déséquilibres actuels en matière d’égalité femmes-hommes sont le fruit d’un système, il n’y a pas que les victimes et les coupables. »

Conclusion de podcast avec Solenn Thomas donc (début de son interview à 24'51), co-fondatrice d’Eklore, spécialiste des profils atypiques à haut potentiel. Ce qui la fait se lever le matin est bien au-delà du féminisme. Solenn travaille dur pour contribuer à rendre le monde humainement plus digne, et son TEDx de 2019 l’illustre merveilleusement.

Qu’est-ce que je retiens de cette expérience ?

J’ai surtout compris le rôle prépondérant des hommes dans ce phénomène de société. Le féminisme ne doit pas (et c’est parfois le cas) être pensé et représenté comme une bataille qui consistera à jouer des coudes, à installer un rapport de force entre femmes et hommes. Le féminisme, c’est permettre une mixité saine, sans quotas, qui s’auto-régule d’elle-même selon la loi des vases communicants, même dans une version imparfaite et sans hégémonie des ratios. Tout simplement 7,6 milliards d’êtres humains que l’on rêve de voir mieux répartis dans l’entreprise, sur les écrans, dans l’industrie et les secteurs à forte appétence technologique. Bien au-delà des femmes finalement : une mixité sociale, ethnique, sexuelle, religieuse, et j’en passe.

Mais ça, c’est la vision idéaliste. Aujourd’hui, on peut difficilement être surpris par l’utilisation d’une sémantique de la guerre lorsque l’on parle de féminisme. Ces femmes s’unissent pour combattre, parce qu’on ne leur a pas laissé le choix. Et ça, c’est mon constat le plus triste. Adoptons des mesures significatives, et le vocable guerrier et les préjugés sur le féminisme disparaîtront. Croyez-moi quand je vous dis que si mon salaire était officiellement plus bas que celui de ma voisine, sous le simple prétexte que c’est une femme, ça fait bien longtemps que j’aurais tout envoyé bouler.

Je conclus sur cette phrase pas très shakepearienne, mais qui illustre au mieux mon sentiment du moment. Force à vous Mesdames, « on vous aime » comme le dit si bien Oxmo.

Digital evangelist, slasher. Sharing insights into industry, tech. Proud ambassador of Dassault Systèmes’ virtual universes. Speaker, blogger, amator podcaster.

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